Tolkien et le jeu de rôle

Le succès à la fin des années 60 aux Etats-Unis du Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien est sans aucun doute à l’origine de la naissance du jeu de rôle. L’œuvre de Tolkien est régulièrement citée comme une référence incontestable du loisir et un grand nombre d’univers de jeu restent assez fidèles aux clichés issus du Seigneur des Anneaux ou du Hobbit. Je vous propose donc un petit retour en arrière sur ces quarante dernières années de jeu de rôle à la sauce Tolkien.

Gygax & Tolkien, un grand désamour

Aux dires du principal auteur de Donjons & Dragons, Tolkien n’a pas été une source principale d’inspiration pour son jeu. Hypocrisie juridique face aux ayants droits ou crise d’ego d’un auteur de jeu de rôle américain souhaitant s’approprier l’ingéniosité de la création ? En tout cas, le bonhomme nie dans un article de deux pages du Dragon Magazine #95 de mars 1985 toute influence de l’un des maîtres de la fantasy ! Bon, l’excuse de j’ai fait ça à la demande des joueurs, je vous avoue, ne m’a pas totalement convaincu.

A  frequently  asked question  – or assertion, in the case of those who  don’t  bother to  ask – deals  with the amount  of influence of J.R.R. Tolkien  on  the  creation  of the DUNGEONS  &  DRAGONS® and ADVANCED  DUNGEONS & DRAGONS®  role-playing  games. The answer  to the inquiry is complex,  for  there are two  parts.  The popularity of  Professor Tolkien’s  fantasy  works  did  encourage me to develop  my  own.  But while  there are bits and  pieces of his works  reflected  hazily  in mine,  I believe  that  his influence,  as a whole,  is  quite  minimal.

Citant d’autres auteurs comme Poul Anderson, L. Sprague de Camp, Robert E. Howard, voire même H.P. Lovecraft ou Michael Moorcock, il est évident que l’influence principale de D&D vient des œuvres de ces auteurs et non de Tolkien ! Avec une troisième page, il nous aurait peut être même expliqué que l’idée des halfelings lui est venu en lisant Dune de Frank Herbert et en s’inspirant des fremens ! Ça me rappelle quand même les déclarations d’un certain Christopher Paolini qui expliquait qu’il n’avait jamais lu de fantasy avant d’écrire Eragon

The Middle-Earth paradigm

Donc, petits, tendance à l’embonpoint, discrets, bon-vivants et avec du poil aux pieds… moi, j’appelle ça des hobbits. Et bien sachez que ce terme apparaissait dans l’édition de 1974. Depuis la réédition de D&D et AD&D en 1978, le terme « hobbit » a disparu des textes pour laisser place à « halfling ».

Les haflings, appelés textuellement "hobbits" dans OD&D en 1974 - extrait du Manuel des Monstres de AD&D
Les « haflings », appelés textuellement « hobbits » dans OD&D en 1974 – extrait du Manuel des Monstres de AD&D de 1977

« Hobbit » is  another  folkword borrowed from  legends,  but  Tolkien personified and developed  these diminutive stalwarts  extensively.  They, and the name, are virtually unique  to his works,  and the halflings of both game systems draw  substantial  inspiration from them.

Bon, comme quoi, il reconnait un peu que ce qu’il a écrit a puisé une partie chez le professeur Tolkien ! Mais pour l’emprunt aux légendes, si Gygax pouvait citer ses sources dans son article, ça serait assez sympathique non ? Personnellement, je me considère comme un peu au fait des légendes et je n’ai jamais lu le terme « hobbit » ailleurs que chez Tolkien. Par conséquent même si ce dernier s’est inspiré de différentes créatures légendaires comme les korrigans, les nutons ou les lutins, le hobbit est une création originale de la Terre du Milieu. Mais bon, si les hobbits sont apparus dans D&D, c’est juste à cause des fans de Tolkien !

Tolkien  fans entered  the  D&D  game fold,  and became a part  of its  eager audience, despite  the fact that  only  a minute trace of the Professor’s  work  can be found in the games. As anyone  familiar with both D&D  games and  Tolkien  works  can affirm, there is no resemblance between  the two, and it is  well  nigh  impossible  to recreate any Tolkien-based  fantasy  while   remaining within the boundaries  of the game system.

Donc, avant sa sortie, les fans de Tolkien ont fait pression sur ce pauvre Gary pour qu’il inclue dans D&D dès 1974 les hobbits… quand je dis que le voyage dans le temps est possible ! En tout cas, le terme « hobbit » apparaît dans de nombreux suppléments de OD&D.

Fighting Men includes the characters of elves dans dwarves and even hobbits.

OD&D – Men & Magic – TSR et Gary Ggyax en 1974

La non-similitude entre le monde creux de D&D de cette époque et la Terre du Milieu reste sacrément tirée par les cheveux : oui, D&D par son côté médiéval-fantastique emprunt de mythologie celtique et germanique ressemble beaucoup à l’univers dépeint par Tolkien même s’il n’en partage pas tous les concepts. Mais aller jusqu’à dire qu’il est impossible de recréer une histoire basée sur ses écrits en se limitant aux système de jeu de D&D, Gygax abuse quand même un peu.

Si Gary Gygax ne nous avait pas déjà joué le coup d’utiliser sans licence les œuvres de grands auteurs de fantasy, nous pourrions lui accorder le bénéfice du doute. Il ne faut pas oublier que les ayants-droits du mythe de Cthulhu, de Conan et d’Elric avaient fait enlever les mentions à ces œuvres du Dieties and Demigods des années 70, forçant en plus une réimpression de ce supplément pour en éliminer toute trace. Ce déni et ces changements de noms font plutôt penser à une habille stratégie à l’époque pour contourner l’épineuse question du droit d’auteur !

Sur la question de la Terre du Milieu, TSR n’en était pas à son coup d’essai. Elan Merchandising, société appartenant à Saul Zaents qui avait acquis les droits pour toute production non-littéraire de l’œuvre de Tolkien, mis TSR en demeure courant 1978 de retirer de la vente le wargame Battle of the Five Armies, ce qui précipita sans doute la suppression des références tolkienistes de Donjons & Dragons, pour éviter un nouveau procès.

Donc, Tolkien est bien là !

Si le voleur ressemble beaucoup aux traits des héros de Fritz Leiber, le ranger est typiquement le rôdeur Dùnedain. Nous avons évoqué les hobbits, mais étrangement, très peu des auteurs, qui ont soi-disant influencé Gary Gygax pour D&D, ont parlé d’elfes, de nains ou encore d’orcs.

« Orc » (from Orcus) is  another  term  for an ogre or ogre-like  creature. Being useful  fodder for  the ranks of bad guys, monsters similar  to Tolkien’s orcs are also in  both  games.

Encore une fois, difficile d’y discerner le vrai du faux… Certains mythes parlent de créatures dévorant la chair humaine, les orcos, qui sont à la base des orcs de Tolkien, mais si ce dernier ne les avait pas utilisés comme ennemis récurrents, seraient-ils dans D&D ? Petit focus sur les elfes qui n’ont rien à voir avec l’elfe classique des légendes, ils sont beaucoup plus proches de la vision des elfes de la Terre du Milieu. Inspiration qu’il assume d’ailleurs partiellement dans ce même article :

Elves are likewise  creatures of lore, and perhaps  the most extensively  treated  of them  all. In legend  they  are small  or tall,  good, evil, uncaring,  silly,  bright,  and  so on. Tolkien had them  taller,  more  intelligent, more beautiful, and  older  than humans;  in fact, he made them  quite  similar  to the fair-folk, the fairies.

The elves of the AD&D®  game system borrow two  names (gray and wood) from  the Professor’s  writings, and  that  is nearly  all. They  are shorter  than  humans, and  not  generally  as powerful. There are various  ethical  alignments   amongst  them, though most  are neutral-good in outlook with strong  tendencies  of individuality (chaos, in  game  terms).

La trace légendaire elfique proche serait le peuple des Tuatha Dé Danaan, la plupart des autres mythes décrivent de très petites créatures plus proches des lutins et des fées que des êtres humains, voire même parfois non-humanoïdes (recherchez donc ce qu’est un pilou).

The Monstrous Manual of Middle Earth

Le Monstrous Manual de la première édition de Advanced Dungeons & Dragons présentait le Balor, un démon de type VI, comme une grande créature ailée et enflammée attaquant avec un fouet ! Difficile de ne pas faire le lien avec le Balrog de la Moria, non ? Et les Treants ne sont-ils pas des cousins des ents de la Terre du Milieu ? Pour la petite histoire, OD&D ne mentionnait non pas les balors, mais les balrogs.

Le balrog... ha non, le diable de type VI "balor" en version D&D de 1978
Le balrog… ha non, le démon de type VI « balor » en version D&D – illustration de David C. Sutherland III – extrait du Manuel des Monstres de AD&D de 1977

Mais bien sûr Gygax avait réponse à tout !

« Ent » is interesting;  Tolkien took  the name from an old  Anglo-Saxon  word for « giant » and his treatment  of them as sentient trees is inspired. This sort of creature appears in both game systems.

Le treant de D&D, cousin des forêts américaines de l'ent de Tolkien
Le treant de D&D, cousin des forêts américaines de l’ent de Tolkien – extrait du Manuel des Monstres de AD&D de 1977

Je n’irais quand même pas jusqu’à conclure que D&D est la première adaptation de la Terre du Milieu en jeu de rôle, mais, avec les œuvres de Poul Aderson, Fritz Lieber et Jack Vance, l’un des piliers des fondations de ce jeu, et ce, bien plus que Conan ou encore Elric.

De D&D à J.R.T.M.

Il faut surtout savoir qu’un certain Pete Fenlon et ses amis, S. Coleman Charlton et Kurt Fischer, usèrent de Dungeons & Dragons pour mener une longue campagne dans la Terre du Milieu. Cette campagne les poussa à créer et à formaliser un grand nombre de règles maisons. Ces règles furent publiées en 1980 sous le nom Arms Law, qui s’avérera être la première pierre du système Rolemaster, en 1980.

Trapped under I.C.E.

La Tolkien Entreprise accordera finalement les droits d’exploitation de la Terre du Milieu a la jeune société Iron Crown Enterprise, plus connue sous l’acronyme I.C.E. et par son jeu phare : Rolemaster. Non pas que I.C.E. représentait un quelconque intérêt pour Tolkien Entreprise, mais juste parce qu’ils ont été les premiers à demander avant de sortie un jeu sur le sujet.

Conçu comme un jeu de rôle médiéval-fantastique générique et modulaire pouvant même être utilisé partiellement avec d’autres jeux, Rolemaster reste très fortement marqué par Tolkien par ses races jouables, ses monstres ou encore ses classes de personnages.

La Terre du Milieu, un décor de campagne pour Rolemaster

Avant JRTM, la licence fût exploitée pour sortir une série de suppléments sur la Terre du Milieu à destination de Rolemaster. L’orientation de la gamme était simple : proposer des modules complets permettant de faire jouer dans une région particulière de la Terre du Milieu, avec au sommaire, la liste des PNJ important, des monstres, des lieux appuyés de cartes et plans et de plusieurs points de départs d’aventures. Le premier d’entre eux décrivait la région au Nord des Monts Brumeux : l’Angmar.

Lors de la dernière bataille à Fornost avec le seigneur-magicien d’Angmar, ils envoyèrent des archers au secours du roi ou tout au moins est-ce ce qu’ils soutenaient, encore qu’on n’en retrouve aucune trace dans les annales des Hommes. – Le Seigneur des Anneaux – Prologue

L’Angmar se résume à quelques lignes dans l’œuvre originale de Tolkien. Nous savons juste que le Roi-Sorcier a régné durant plusieurs années sur ces terres inhospitalières avant de combattre les Edàins du Nord au milieu du Troisième Âge. C’est donc cette période qui va devenir la référence pour I.C.E. pour sa Terre du Milieu, plus précisément, l’année 1640 TA, période très éloignées de la Guerre de l’Anneau (3018 TA).

L’objectif est simple : éviter au maximum de limiter les joueurs dans le carcan de l’œuvre du professeur, mais pouvoir exploiter au maximum son univers. Les modules sont toujours accompagnés de cartes de grande précision des régions visitées, tracées par Pete Fenlon, et de toutes les ressources nécessaires pour faire jouer des aventures dans ces lieux.

La tour du prophète - extrait des Rangers du Nord
La tour du prophète – extrait du module « Les Rangers du Nord »

Ce guide est basé sur des recherches intensives et des tentatives pour atteindre la qualité élevée de l’héritage de Tolkien. On y emploie des données linguistiques, culturelles et géologiques cohérentes. Tout matériel basé sur des interprétations de notre part n’a été inclus qu’avec la plus grande prudence, et s’inscrit dans des motifs et des schémas définis. ICE n’a pas l’intention d’en faire la seule vision possible ; en revanche, nous espérons donner au lecteur l’idée principale du processus créatif et de l’ambiance des Terres du Milieu. – Le Guide des Terres du Milieu – Mark Rabuck, Pete Fenlon – 1998

Le souci, c’est que l’alimentation de cette pléthore de textes va automatiquement poser problème. Les lieux intéressants vont être couverts systématiquement dans un nouveau module, mais les auteurs seront guidé par une envie d’exhaustivité difficile à contenir. Ainsi, le module La Moria propose des tas de cartes et plans, de croquis et de schémas fonctionnels, des différentes portions de la mines, le tout basé sur des « textes peu connus » de Tolkien. Or, ces « textes peu connus » sont souvent de pures spéculations. Les auteurs de I.C.E. qui ont même inventé ce qui se trouvait au sud et à l’est de la carte originelle de la Terre du Milieu.

La "grande" carte extrapolée par ICE de la Terre du Milieu
La « grande » carte extrapolée par I.C.E. de la Terre du Milieu

Ces sorties de routes montrent au bout d’un moment que les suppléments contiennent majoritairement des inventions de I.C.E. et finalement très peu de matériel d’origine. L’entorse au décor du professeur Tolkien en vaut-elle la chandelle ? Pas forcément pour tout ! Les magiciens peuvent surpasser le moindre Istar, les Maiar sont vus comme de simples divinités, les Ulmi, des demi-nains, errent à la surface d’Arda… bref, Tolkien s’est sans doute plus d’une fois retourné dans sa tombe.

« Tout matériel basé sur des interprétations de notre part n’a été inclus qu’avec la plus grande prudence, et s’inscrit dans des motifs et des schémas définis ». Aurait-il fallu que la mise en page s’adapte pour montrer la différence entre une création appartenant à Tolkien, une interprétation personnelle des auteurs à partir d’une ébauche de Tolkien et une création originale pour les besoins du jeu de rôle ? A la même époque, West End Games créait dans l’univers de Star Wars sous le contrôle total de George Lucas et de Lucasfilm, gardiens de la licence… la faute est-elle donc du côté de I.C.E. ou de Saul Zaents, titulaire des droits d’exploitation, qui n’a pas fait ce travail rigoureux de contrôle pour respecter l’œuvre d’un auteur décédé une dizaine d’années auparavant ?

Pour un Rolemaster simplifié

Première édition de MERP
Première édition de MERP

I.C.E. décide finalement de créer un jeu indépendant avec la licence. Partant d’une version simplifiée de Rolemaster pour rester compatible avec le matériel déjà sorti, ce nouveau jeu reste quand même ce jeu plusieurs crans au-dessus de AD&D en terme de complexité.

MERP, ou plutôt Middle Earth Role Playing est diffusé à partir de 1984 en langue anglaise et sera traduit en espagnol, en allemand et en français. Chez nous, renommé en JRTM. pour Jeu de Rôle de la Terre du Milieu par Hexagonal, il arrivera en boutique en 1986. Ce jeu sera suivi d’une pléthore de modules, suppléments et compléments utilisables aussi bien avec JRTM qu’avec Rolemaster… mais aussi avec Donjons & Dragons ! Chaque module est introduit par un guide de conversion à destination de « tous les JDRF », proposant de convertir les données techniques proposées pour Rolemaster et JRTM vers Donjons & Dragons ou encore RuneQuest.

Il subira deux éditions jusqu’au milieu des années 90 et l’éditeur ira jusqu’à proposer une version simplifiée de JRTM qui ne passera pas l’atlantique, Lord of the Rings Adventure Game.

JRPATM, jeu de rôle presque adapté de la Terre du Milieu

Bien que très fourni d’un point de vue matériel, JRTM s’attire les foudres de certains « vrais tolkiendili ». L’auteur Edouard J. Kloczko, à l’origine de plusieurs études sur Tolkien et son univers, partira en croisade contre ce jeu, avec un article sur son blog et de nombreuses interventions sur des listes de diffusions dédiées à Tolkien œuvre pour faire la distinction entre les créations tolkiennistes et les spéculations ICEienne.

Cette « tarte à la crème » de JdR est un plat hautement toxique pour les tolkienistes néophytes (et autres amateurs empressés) qui veulent toujours en savoir plus. Les modules de ce jeu seraient-ils tirés des écrits mêmes de J.R.R. Tolkien ? Comme l’affirment les chatoyantes couvertures : « based on J.R.R. Tolkien’s ‘The Lord of the Rings’ ». Le tout serait-il concocté après mûres réflexions ? « Each module is based on extensive research », peut-on y lire. Que nenni ! Discours mercantile et démagogique ; Gríma « Langue de Serpent » n’aurait pas fait meilleure besogne. I.C.E. veut par ces considérations rassurer son lectorat néophyte, car le tolkiendil, le véritable passionné, déchantera vite. Passé l’aguichante couverture, ce ne sont que vaines élucubrations et autres attrape gogos colorés qui l’attendent. Il ne découvrira dans les innombrables modules et aides de jeu nulle analyse pertinente, aucune remarque digne d’intérêt, ni la moindre trace d’extrapolations judicieuses, juste un vaste miroir déformant. Les modules de ce jeu, souvent accompagnés de grandes cartes en couleur (et quelles cartes ridicules ?!), plans et divers dessins bizarres, regorgent des boniments de pisse-copies de cette firme spécialisée dans le « fast-food » rôlistique. – Edouard J. Kloczko

La Wayback Machine de Internet Archive permet de retrouver l’intégralité de l’article : https://web-beta.archive.org/web/20031101162506/http://membres.lycos.fr:80/Lafee/merp.html

Il faut noter, qu’à l’occasion de la seconde édition de J.R.T.M. mi-90′, un grand nombre d’incohérences ont été gommées, parmi lesquelles les terres imaginaires de l’est et du sud. La question reste en suspens  : faut-il avoir une position d’ayatollah anti-JRTM ou accepter les dérives de l’équipe de ICE ? Le travail de Pete Fenlon et de ses comparses reste titanesque et précis, même s’il s’est sans doute accordé trop de libertés au regard de l’univers du professeur.

L’annonce d’une adaptation cinématographique du Seigneur des Anneaux annoncera la fin brutale de J.R.T.M. en survivance depuis déjà quelques années. La licence ne sera pas reconduite chez I.C.E. En tout cas, le bilan n’est à mon sens pas si sombre. Au delà des délires ICEiens, ce jeu est connu aussi pour les illustrations de Angus Mc Bride et pour la gamme figurines Mithril chez Prince August inspirées du Seigneur des Anneaux.

Boromir sur sa barque funéraire
Boromir sur sa barque funéraire chez Prince August

Le jeu du film

Le Seigneur des Anneaux, le jeu de rôle
Le Seigneur des Anneaux, le jeu de rôle

Si J.R.T.M. mourut d’épuisement à quelques mois de la sortie du premier film consacré au Seigneur des Anneaux, la période restait propice pour l’arrivée d’un nouveau jeu de rôle officiel autour de cette licence. Longuement teasé, le jeu sorti finalement en 2002 chez Decipher Games qui disposait également d’une autre grande licence : Star Trek.

Ces deux jeux partagent le même système : CODA. Il est indéniable que cette version est « le jeu du film », d’une part, le jeu évoque principalement les années avant et après la Guerre de l’Anneau, mais utilise principalement des images des films pour ses illustrations. En parallèle, Games Workshop, bien connu pour son jeu de bataille Warhammer Fantasy Battle, obtient la licence pour développer un jeu de bataille sur thème, proposant des figurines aux images de acteurs des films.

D’un point de vue du respect de l’œuvre, nous sommes plusieurs crans au dessus de J.R.T.M., le jeu ne s’éloignera pas d’un cheveu du Seigneur des Anneaux. Motorisé par un système simple à comprendre et offrant de nombreuses libertés dans la création des personnages, il aurait tout pour être le digne successeur de J.R.T.M., mais, il va subir un problème inattendu !

Le Canada Dry du D20

CODA, à la lecture, est un bon système. Compréhensible, vraiment adapté à la thématique, il offre de nombreuses options de jeu qui vont rendre les scènes d’action suffisamment intenses sans la lourdeur des tableaux de coups critiques et de dommages des armes de J.R.T.M. et de son grand frère Rolemaster. Mais, le jeu transpire le D20 SYSTEM par tous les orifices ! Depuis les attributs, leurs scores et leurs bonus en passant sur les compétences et leur utilisation dans le jeu, les différences sont minimes puisqu’elles ne concernent que l’échelle de jeu. D’un côté, le D20 SYSTEM utilise bien entendu un dé à vingt faces pour ses tests de résolutions, là où CODA exploite deux dés à six faces, sinon, nous sommes en présence d’une mécanique quasi identique à l’exception du dé.

Si D&D3 et les jeux du D20 SYSTEM offrent une distribution équiprobable des résultats sur le dé, ce n’est évidemment pas le cas avec CODA et ça sera là toute sa faiblesse en jeu. Pour un même bonus et une même difficulté, dans un cas, le résultat sur le D20 sera suffisamment dispersé pour offrir une chance de réussite ou d’échec, alors que de l’autre, la distribution gaussienne du résultat le rendra très prévisible : un personnage mauvais échouera très souvent, un bon réussira systématiquement. Les bonus offerts à la création du personnage vont aussi tendre vers la création de super-héros dans certains cas : n’imaginez pas jouer aux côtés d’un elfe ! Il surpassera surement tous les autres PJ à la table.

Grosse attente et grosse déception ?

CODA va donc pêcher par ses nombreuses similitudes avec le D20 SYSTEM, quasi sur-représenté dans le jeu de rôle à la sortie du Seigneur des Anneaux. Désigner les classes de personnages sous le terme « ordre » et supprimer artificiellement le niveau ne suffisent pas pour se distinguer du système de Donjons & Dragons 3. Allant jusqu’à reproduire le concept de classes de prestiges dans les ordres d’élites, le système, bien que fluide et intéressant, souffre de la distribution gaussienne de ses résultats, faussant tous les résultats d’actions.

Le Seigneur des Anneaux, le jeu de rôle
Le Seigneur des Anneaux, le jeu de rôle, l’intérieur du livre de base. Illustré par les images du film.

Limité à l’exploitation des trois films, le jeu ne pourra pas avoir le suivi de J.R.T.M., le carcan que représente l’histoire du Seigneur des Anneaux est effectivement trop lourd, il faut donc, soit un très gros travail pour le meneur pour élargir ses horizons en se penchant sur tous les écrits de Tolkien et d’autres auteurs qui ont étudié son œuvre (y compris Fenlon et ses pairs), soit se contenter de faire jouer une compagnie d’aventuriers qui agira en parallèle à la Communauté de l’Anneau.

Finalement, comme J.R.T.M.Le Seigneur des Anneaux va disparaître dans l’indifférence totale quelques années à peine après sa sortie. Il sera suivi de quelques suppléments proposant de revisiter les lieux les plus emblématiques visités dans chacun des films de la trilogie et d’un bestiaire. On se demande si les auteurs n’ont pas jeté l’éponge d’eux même face à une licence qu’ils n’arriveraient jamais à obtenir.

Dans la suite de l’article, nous parlerons de L’Anneau Unique, des jeux de rôle amateurs dans l’univers de Tolkien et des différentes ressources « hors-jeux de rôle » indispensables pour tout meneur de jeu qui souhaite faire découvrir la Terre du Milieu.

Sources et pour vous permettre d’aller plus loin

  • Designers & Dragons volume 1970 et 1980, Shanon Appelcline y parle de TSR (volume 1970) et de I.C.E. (volume 1980). Cette série d’ouvrage est en cours de traduction en français chez SYCKO.
  • Dragon Magazine #95 de mars 1985Gary Gygax y explique pourquoi D&D n’a rien à voir avec la Terre du Milieu et Tolkine, enfin si un peu quand même.
  • Les ouvrages de Edouard J. Kloczko, en particulier le Dictionnaire des langues elfiques et Dictionnaire des langues des hobbits, des nains, des orques.

Illustration : By OffensiveArtist – Own work, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=58063993

Laurent Gärtner

Rôliste depuis plus de 25 ans, j'ai découvert le jeu de rôle à l'époque où L'Œil Noir se vendait en librairie, où Casus Belli publiait SimulacreS et Laelith et où les figurines Ral Partha se vendaient à 10f.

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