L’alternative numérique

De plus en plus de rôlistes se laissent séduire par le format exclusivement numérique. Même s’il a été longtemps réservé à la diffusion du jeu de rôle amateur, presque tous les éditeurs proposent des versions numériques de leurs ouvrages. Par contre, le PDF prédomine largement l’offre numérique alors qu’il est sans doute le format le moins adapté à la question.

Cet article a pour but de balayer un peu la question et de vous livrer mes réflexions à ce sujet.

L’histoire du PDF

Le PDF est un format aujourd’hui connu comme étant un standard pour la diffusion de documents numériques. Le Portable Document Format a été imaginé en juin 1993 à partir d’une extension du format PostScript, un langage de description de page imaginé par Adobe dès 1982 pour simplifier la communication entre les logiciels de l’éditeur et les imprimantes laser de l’époque, puis l’échange de fichiers vectoriels. Le format PDF a obtenu en 2008 la reconnaissance de l’ISO pour devenir un standard d’échange numérique sous la norme ISO 32000-1:2008. Donc, quoi de mieux qu’un format standard, interopérable et normalisé pour échanger des jeux de rôle au format numérique ?

Par exemple, le code suivant va écrire « Exemple 4 » en Time-Roman 32 points à 45° d’inclinaison et avec une hauteur double de la largeur.

/Times-Roman findfont
32 scalefont setfont
100 200 translate
45 rotate
2 1 scale
newpath
0 0 moveto
(Exemple 4) true charpath
0.5 setlinewidth
0.4 setgray
stroke

Voilà donc de quoi va être composé un PDF, ce sont des suites d’instructions qui vont permettre le tracé (appelé rendu) des différents éléments de la page, des illustrations aux dessins aux traits en passant par le texte.

Le PDF, un format numérique propriétaire mais ouvert

Même si le PDF est né chez Adobe, mondialement célèbre pour ses outils d’infographique numérique, il est vite devenu un format universel en permettant d’être compatible avec toutes ses anciennes versions et en existant sur toutes les plateformes numériques. Cette universalité en a fait un format standard et normalisé, c’est à dire, à préférer à tout autre format pour être certain de l’universalité de la diffusion quelque soit le matériel et les logiciels de l’utilisateur final.

Quoiqu’il en soit, si la retro-compatibilité est assurée pour permettre de pouvoir continuer à lire nos anciens documents PDF sur des plateformes récentes, l’inverse n’est pas vrai : ne cherchez pas à lire un supplément à Doctor Who RPG de Cubicle 7 sur votre vieux Pentium IV sous Windows XP, car, à part causer une grande souffrance au matériel, vous n’arriverez sans doute pas à ouvrir ces monstres d’une centaine de mégaoctets. Bon, nous sommes d’accord, dans notre cas qui nous intéresse, on s’en fiche, l’intérêt est que votre jeu puisse toujours être consulté avec le lecteur le plus récent.

Le format PDF est donc un gage de longévité et de compatibilité.

Le PDF, une impression dématérialisée

Un PDF est une description de toutes les formes géométriques présentent sur la page, donc, tout objet affiché est décrit mathématiquement avec ses formes, ses points d’ancrage, ses couleurs, ses effets… puis tracé (rendu est plus exact) à l’écran par le lecteur PDF de l’utilisateur. Aujourd’hui, quelque soit la plateforme ou le logiciel (Adobe Reader n’est pas le seul lecteur PDF au monde), la qualité du rendu est presque la même, à part sur des éléments complexes comme les formulaires.

Une mise en page recherchée va faire appel à plusieurs objets et calques superposés les uns aux autres, qui seront lus, traités, analysés et tracés en temps réel sur chaque page. Une fois imprimée sur papier, seuls les éléments visibles apparaissent, tous les éléments cachés sont ignorés, par contre, le lecteur PDF en fera quand même le rendu à l’écran avant de masquer l’élément caché par l’élément qui le superpose.

Bref, le PDF n’est qu’une impression dématérialisée d’un document. Même s’il est possible depuis quelques versions de mettre en place des zones de formulaire, des zones interactives et des routines de calculs qui peuvent être dans notre cas fortes utiles pour une fiche de personnage par exemple, il n’en reste pas moins que la majorité des PDF respectent des formats de pages normalisées (ISO A4 ou A5 ou encore US Letter) pas forcément en lien avec les formats 16:9 et 16:8 des écrans des tablettes, des téléphones et des ordinateurs. Même si ça part d’une bonne intention, un livre A5 est figé en PDF sur deux pages A5 côte à côte pour être imprimées sur un A4 paysage n’est pas très pratique à manipuler sur une tablette en mode portrait.

Un PDF double page A5
Le PDF du jeu de rôle gratuit Red Point Genesis de Josselin GRANGE comparé à l’écran d’une liseuse 7 »

La force du PDF réside dans la restitution à l’identique de ce que voulais le maquettiste : organisation, couleurs, texte, détails, polices de caractères, espacements de caractères… Le PDF, comme une impression, fige définitivement la position et le style des différents composants de la page. C’est donc un format très intéressant aussi pour ce fait, l’impression depuis un PDF garantie surtout que le document imprimé sera conforme au document numérique échangé, mais est-ce le seul intérêt de nos jours, avec les appareils mobiles qui ont envahis nos tables de jeux, d’avoir un document numérique figé et statique ?

Le PDF, une facilité ?

Oui, produire un PDF, c’est très simple. Je ne connais pas un seul logiciel d’édition moderne, libre ou propriétaire, qui ne soit pas apte à produire un fichier PDF propre et exploitable. Le PDF c’est simple, c’est facile…

Mais finalement, je me rends compte que diffuser le PDF d’une création papier, à part risquer de la voir se dupliquer à l’infini chez les rôlistes (encore que, beaucoup de plateformes filigranent les PDF au nom de l’acheteur d’origine, donc, il y aura bien un coupable dans ce cas à mettre au bûcher au besoin), c’est quand même une belle aubaine. Et oui, je vais pas me faire que des amis avec cette remarque, mais, dès que j’ai mon document prêt, mis en pages, avec de belles images et de belles couleurs, je peux en trois clics en sortir un PDF bien crasseux. Oui, crasseux.

Un exemple ? Je parlais des couches et des éléments qui se superposent sur une même page, il est possible de fusionner et d’aplatir ces couches : c’est une opération pas simple qui demande un travail parfois assez considérable. Mais nous pouvons aussi nous poser la même question pour la taille des caractères, la lisibilité de la police retenue sur un écran (certaines peuvent être plus lisible sur papier que sur un écran) ou encore les choix de couleurs.

De même, une image à destination de l’impression est rendue au moins en 300 dpi (c’est à dire que sur un pouce, soit, 2,54 cm, l’image sera constituée de 300 points, plus le nombre de dpi augmente, plus les points seront fins, plus l’image sera précise), or, un écran « moyen » est plus proche de 72 dpi que de 300 dpi, le poids de l’image est automatiquement liée à sa précision de rendu (17 fois plus lourde en 300 dpi qu’en 72 dpi… imaginez un jeu de 300 pages avec une centaine d’illustrations en 300 dpi). Je ne parlerais pas non plus du colonage qui devient un calvaire sur tablette, des zooms et glissements de pages nécessaires pour lire une seul et unique page… bref, produire un PDF dépasse simplement le « enregistrer sous » du logiciel de mise en page.

En cours d'affichage
Une page de UNIT : Defending the Earth pour Doctor Who RPG chez Decipher en cours d’affichage sous Adobe Reader

En tant que rôliste, je trouve inadmissible de payer pour un support numérique qui n’exploite même pas une once des possibilités du numérique et qui va être une vraie plaie d’accessibilité sur ma petite tablette LG Gtab 8 pouces. Vous aimez le PDF ? Prévoyez une tablette récente et performante !

Et les index ? Je ne compte plus le nombre de PDF officiels qui ne prennent même pas la peine d’ajouter un lien hypertexte dans l’index, le sommaire ou encore les notes de bas de page…

Trois sommaires, anémique côté L’Appel de Chathulhu, complet mais à plat pour Torchbearer et hiérarchisé pour Feng Shui V2

Oui, payer pour un PDF qui n’est qu’une vue statique du support papier est une honte.

Quand le PDF ne coûte rien de plus (ou plus rien !)

Parce qu’en fait, je fais le triste constat de voir que, même s’il rapporte à son auteur parfois même plus qu’un livre imprimé, le PDF n’a pas été étudié lui-même. Alors qu’un éditeur va passer des heures à se questionner sur du vernis sélectif pour sa couverture, à missionner des illustrateurs, à réaliser une maquette de dingue, tout ceci n’est prévu que pour le format papier. Le format numérique devient alors un sous produit, déjà financé par la version papier, qui pourra être vendue au rabais pour ceux qui n’auraient pas les moyens d’acheter le livre.

Mais le numérique, ce n’est pas que le PDF statique

En fait, toute la question ne repose pas sur l’intérêt d’avoir un livre de jeu de rôle numérisé en PDF, mais est-il possible d’aller jusqu’à disposer d’un livre numérique de jeu de rôle ? Auquel cas, il semble que le PDF qui maintient une forme et une structure imposée n’est peut-être pas la meilleure solution.

Les alternatives

Les alternatives réelles au PDF sont peu nombreuses. Même Microsoft a tenté avec le format XPS pour finalement supporter nativement dans sa suite bureautique le PDF. Bref, le PDF en devenant un format normalisé et standard a écrasé toute alternative ou concurrence possible.

Reste peut-être l’idée de proposer son livre numérique directement en HTML avec toutes les possibilités qui peuvent être offertes, ou dans des formats multisupports capables de prendre en charge seuls le support de lecture du lecteur.

Les livres numériques (epub, ibook…)

Depuis le format texte simple jusqu’aux formats modernes de livres numériques les plus complexes et récents comme le epub, le mobi ou le ibook, il existe une très vaste liste de formats dédiés aux liseuses et aux applications de lecture numérique pour les tablettes. L’intérêt est qu’il permet à la fois de disposer de tous les avantages du format numérique mais, au contraire du PDF, le contenu est détaché de la mise en forme laissant le lecteur adapter la forme au périphérique de lecture employé.

Ainsi, il est possible de faire varier la taille du texte, la police de caractère, les couleurs de texte et de fond, se débarrasser des images, …

L’application dédiée

Dernière solution, pourquoi ne pas partir même sur une application dédiée permettant de diffuser le contenu du jeu de rôle ? Contrairement aux formats standards précédents, la portabilité, c’est à dire, la capacité de l’application à être portée sur toutes les plateforme, sera à la charge des auteurs…

De l’œuvre numérisée à l’œuvre numérique

Donc au final, une œuvre numérique n’est pas simplement la présentation et le contenu du livre numérisé, mais elle devrait être bien plus pour être un véritable outil à part entière avec une vraie plus-value à elle. La publication d’une œuvre numérique demande donc un travail complémentaire par rapport à l’œuvre papier pour ne pas simplement fournir un document statique et parfois difficile à exploiter.

Dans le monde du livre numérique, on classe le niveau d’exploitation des possibilités numériques avec trois termes :

  • Homothétique : l’oeuvre numérique est identique en tout point avec l’oeuvre d’origine et ne dispose d’aucune amélioration ;
  • Enrichie : l’oeuvre numérique est proche de l’oeuvre d’origine mais exploite quelques facilités proposées par les outils numériques, en particulier les liens hypertextes ;
  • Créé pour le numérique : l’oeuvre a été pensée avec les possibilités offertes par le numérique.

Donc, une partie de la production livres numérique de jeux de rôle est restée homothétique, mais la plupart des propositions sont enrichies… Alors qu’attend-on pour créer pour le numérique ? Voici quelques fonctions qui me semblent importantes pour créer un libre numérique de jeu de rôle.

Adaptation au support

Un écran de PC horizontal n’est pas une tablette verticale ni même une feuille de papier. Si le colonage peut être un confort visuel pour la lecture de pages A4 imprimées, elles ne le sont plus du tout sur un écran de 10 pouces en mode portrait, et encore moins sur un écran mis en paysage où le lecteur devra remonter sa vue sur la page pour démarrer la lecture de la seconde colonne. Le format des pages doit dépendre du support et non d’un rendu attendu et défini par les auteurs. En d’autres termes, proposer la même mise en page que la version imprimée est une grossière erreur. Sur une tablette 7 pouces, soit un écran généralement de 7,8 cm x 15,7 cm, sur une page entière, un caractère en 11 points (ce qu’on trouve habituellement sur une impression classique) mesure à peine plus de 1mm de haut, contre 3,8mm sur la version imprimée.

Nous pourrions aussi évoquer la question de la luminosité, un texte sur fond blanc imprimé est supportable alors que sans le filtre nocturne d’un écran, devient vite une gène sur une tablette.

  • Permettre à l’utilisateur de faire varier la taille du texte principal ;
  • Permettre à l’utilisateur de modifier le jeu de couleurs fond/texte ;
  • Permettre à l’utilisateur de choisir le nombre de colonnes dans son texte ;
  • Adapter dynamiquement le contenu d’une page au support utilisé (paysage, portrait, format).

Recherches, extraction et sélection

Ayant été MJ durant des années à D&D3.5 avec sa pile de suppléments, je pense que j’ai passé au moins un bon dixième de mon temps à table à flipbooké qu’à mener. Sur quelques clics, retrouver un terme, une information ou même un paragraphe est un gain de temps énorme. Nous pourrions même remettre en cause l’utilisé de l’écran ! Pourquoi un sommaire clair bourré de lien hypertexte ne remplacerait pas avantageusement un ensemble de tableaux derrière le paravent ?

Mais la recherche du texte n’est pas suffisant : un jeu de rôle est aussi composé de tables, d’illustrations, de schéma… Plus proche d’un manuel scolaire ou technique, le contenu textuel n’est pas le seul élément qui doit être indexé.

  • Indexer un maximum d’information : titres, notions, mots présents dans un lexique…
  • Ajouter des liens hypertextes dans les sommaires, les notes ou le texte ;
  • Permettre une sélection du texte pour en copier/coller le contenu ;
  • Permettre la recherche dans le texte ;
  • Indexer aussi les ressources visuelles : schéma, plans, tableaux, … et pourquoi pas illustrations

Réorganisation et adaptation du contenu

Là, on commence à vraiment entrer dans tout l’intérêt du numérique dans le livre de jeu de rôle : être adaptable au lecteur, être malléable… A une époque j’annotais les marges de mes livres de jeu de rôle, j’y laissait des post-it, des marques pages et tout un tas d’autres éléments me permettant de m’y retrouver en ligne. L’arrivée du papier glacé et de la couleur a pas mal changé la donne : le jeu de rôle est basculé d’un livre technique à un objet de collection, et je garde mes marqueurs fluos bien loin de leurs pages maintenant (et la tasse de café aussi). Même le PDF permet d’ajouter des notes, de mettre de nouveaux signets, bref, de personnaliser une partie du document numérique pour le réutiliser plus aisément.

Là où, à mon sens, il y a encore beaucoup à faire, c’est sur le filtrage des données des tableaux… J’y pense pas mal pour MoldUS par exemple pour donner un intérêt supplémentaire pour le joueur sur la version numérique en lui permettant avec quelques clics de produire directement son grimoire de sortilèges, soir pour le conserver sur sa tablette ou son téléphone en cours de partie, soit même pour l’imprimer.

Permettre donc le tri et le filtrage de données, que ce soit des index, des tableaux ou même pourquoi pas des paragraphes entiers, est un enjeu assez important pour apporter une forte valeur ajoutée à un livre numérique. A titre d’exemple, j’ai passé plusieurs heures à référencer les sorts de Nephilim 4ème édition éparpillés dans les cinq livrets pour permettre aux joueurs de faire leurs choix selon les mots clés de sorcellerie ou les cercles de kabbale dont ils disposent. Une version numérique, hop, je réorganise l’index des sorts par mots clés, et j’ai la liste !

Dernière chose, au fil du temps, le contenu initial des règles évolue avec la publication des suppléments et extensions. Encore une fois, le flipbooking devient une pratique intensive à table même pour des jeux simple. Doctor Who RPG apporte son lot de nouveaux avantages à chaque supplément, et aujourd’hui, avec un complément par docteur, des compléments brassant aussi des périodes historiques ou des groupes principaux en lien avec l’univers de Doctor Who fait que la liste des traits n’a fait que croitre… Pourquoi, dans les version numérique, ne pas avoir proposer un système pour avoir un index commun de tous les traits avec des liens hypertextes ? La encore, il y a une réelle réflexion à mener sur la question de l’extensibilité d’un livre numérique de jdr tout au long de sa durée de vie.

  • Permettre la conservation d’annotations, de signets personnalisés ;
  • Permettre à l’usager de filtrer, trier, organiser les tableaux de données ;
  • Permettre à l’usager de produire une version allégée à destination d’une joueur ;
  • Permettre l’évolution du contenu par des mises à jour régulières.

Pour finir sur le sujet de l’adaptation, beaucoup de discussions récentes ont traité de la question du langage inclusif… Un livre numérique pourrait aussi aisément s’adapter au genre attendu par le lecteur ou la lectrice et basculer de l’un à l’autre sur simple demande.


Image de couverture du jeu de rôle Feng Shui V2 et son code PDF

Laurent Gärtner

Rôliste depuis plus de 25 ans, j'ai découvert le jeu de rôle à l'époque où L'Œil Noir se vendait en librairie, où Casus Belli publiait SimulacreS et Laelith et où les figurines Ral Partha se vendaient à 10f.

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