Chevaucher des tigres, ou pas ?

Si vous n’aviez pas encore saisi que j’aime beaucoup lâcher mes neurones sur des sujets idiots, vous allez l’apprendre assez vite. Suite à une discussion amicale sur Facebook avec Vincent Henry, un pari fut lancé que j’écrive un article sur la théorie et la pratique de la monte de bestioles improbables dans les jeux de rôles et univers fantastiques. Et en clair, je vais encore botter le cul à des mythes et des idées reçues, histoire de vous fournir des pistes pour vous amuser avec, mais de manière un tant soit peu cohérente.

Le paradoxe du cheval et du zèbre

Il y a plus de 5000 ans, l’homme parvenait à domestiquer le cheval… à l’époque plus proche des chevaux de Przewalski et des poneys mongols, que de nos fiers et grands destriers fringants. Et une chose est très surprenante. C’est que si on parvint à domestiquer les dadas des plaines Kazakhs, aucun de nos voisins africains ne parvint à faire cela avec le zèbre. Ce fut réussi avec l’âne, cousin du cheval, domestiqué par les Egyptiens dès 3000 avant notre ère –on en a retrouvé dans des tombes, portant les marques d’un travail domestique avéré-, mais le zèbre, jamais.

Les essais ne manquèrent pas. Les colons européens, toute à leur supériorité devant des indigènes africains qui avaient depuis belle lurette laissé tomber l’idée, s’y essayèrent : que dalle. Les Boers tentèrent un élevage et de les harnacher : maccach. Le zèbre s’avérait trop têtu, impossible à mater, hargneux, sauvage, même né en captivité. On peut l’apprivoiser, mais on ne peut pas le domestiquer. Et pourtant ! Le zèbre court plus vite que le cheval, il est plus robuste et immensément mieux adapté aux climats chauds. Alors, pourquoi ?

La réponse fut trouvée assez récemment, quand des zoologistes s’intéressant au comportement animal vinrent étudier la question. La réponse fut évidente en même temps que définitive. Les chevaux n’ont jamais eu de grands prédateurs à craindre. Ils évoluaient dans un milieu relativement sûr qui n’a pas renforcé des caractères de défense. Les zèbres, si : ils avaient en face d’eux tout ce que l’Afrique compte de grands félins les considérant comme un buffet sur pattes. Et ils ont dû apprendre à s’en méfier, à les fuir, à s’en défendre avec acharnement au péril de leur vie si besoin – d’un autre côté, se battre au péril de sa vie, pour la sauver… Bref, les zèbres ont développé un caractère sauvage, méfiant, puissamment tourné vers la défense, carrément hargneux ; et têtu !

Encore aujourd’hui, vous pouvez oublier l’idée de domestiquer des zèbres… peut-être qu’on en reparlera après des générations de vie en parcs animaliers hors de tout fauve. Mais pour le moment, le zèbre, il vous dit merde… il veut bien se laisser apprivoiser, mais être domestiqué : nada.

Je veux mon dragon domestique

Pourquoi je vous parlais plus haut du zèbre ? C’est pour commencer par donner un premier indice sur le tout premier souci à domestiquer un animal : il doit le vouloir. C’est-à-dire qu’il ne doit pas être trop soumis à des instincts de défense, d’agression, de prédation. Il doit trouver dans la domestication une situation où il gagne au change à se laisser monter et dresser par le premier péquin venu. Domestiquer une espèce a toujours pris des générations et demandé des conditions particulières. Le meilleur exemple en est le bovin. Son ancêtre, l’auroch, est tellement puissant et impressionnant que les fauves d’Afrique ne le chassent pas. Partant d’environ 80 têtes de bétail, les premiers hommes l’ont domestiqué vers 8000 av. J.-C. ; c’est justement parce que cet animal n’avait rien à craindre de personne qu’il s’est avéré finalement assez docile pour être domestiqué. Et pourquoi pas ? On lui fournissait à manger et la situation devait relativement lui convenir –bon, il ne savait peut-être pas non plus qu’il finirait, de nos jours, en machine à lait et à viande. L’auroch sauvage existe toujours. L’approcher demande du cran, mais c’est possible, alors que le zèbre vous fuira ou, si vous l’acculez, vous tannera de toute son énergie jusqu’à vous tuer… ou en mourir.

Et je ne vous parlerai pas de la hyène – qui est un féliforme et non un canidé ; oui, je sais, même moi je me suis fourvoyé un temps – qui s’avère apprivoisable… mais impossible à domestiquer, contrairement à ce que dit un article Wikipédia écrit par un bozo qui ne cite pas ses sources, apparemment. La hyène conserve un fort esprit compétitif de meute et si elle peut collaborer, elle ne peut être dressée, car elle entrera systématiquement en compétition avec le dominant, son dresseur, qu’elle testera en permanence. Oui, ça implique qu’à la moindre erreur, elle voudra lui mettre une raclée. Et face à une hyène, vous perdez.

Maintenant, demandez-vous en quoi un animal fantastique trouve son intérêt à se laisser faire ? Il doit avoir une nature telle qu’il ne se sente pas en danger dès que vous approchez. Il ne doit pas vous considérer par défaut comme une proie et il doit trouver son compte à accepter le joug d’un dresseur humain. Enfin, il ne doit pas être trop intelligent, surtout s’il est un prédateur, car, autrement, il comprendra vite votre manège et décidera qu’il tient à son autonomie. En vous bouffant, par exemple.

Ce qui fait que soudain, le dragon de monte domestiqué, c’est pas si évident. Cela dépend du degré d’agression et de l’instinct de la bestiole, mais aussi de son intelligence. Et de sa corpulence, bien sûr. Il ne voudra pas se laisser faire et tout dressage classique est avant tout un rapport de force, même si celle-ci peut entrer en jeu de manière secondaire. Et, bon, si votre dragon fait 15 tonnes, votre démonstration de force va faire rire. Enfin, s’il est trop intelligent, il vous verra venir avec vos gros sabots et au revoir. On peut très bien s’entendre avec un dragon pour qu’il admette un cavalier sur son dos, voire même un harnachement. Mais il sera plus apprivoisé que domestiqué. Ce qui implique que son esprit, son instinct et ses motivations restent intacts. Il ne vous sert pas, il collabore avec vous. Et enfin, pour qu’il y trouve son compte, il va falloir le soigner. Et le nourrir…

Je fais un aparté pour rappeler que si on a domestiqué l’éléphant, un animal très puissant et très intelligent, le dressage efficace de ces animaux se fait dans un rapport de force d’une cruauté inimaginable, seul moyen de briser la grande intelligence de l’animal pour le forcer à la plus totale docilité et dépendance. Et ça ne fonctionne pas forcément très bien. Les éléphants de guerre, si impressionnants sur un champ de bataille, étaient une arme de terreur, mais à double tranchant. Si le cornac perdait le contrôle –et ce n’était pas bien dur d’affoler un éléphant- il ne le reprenait pas et, souvent, l’éléphant finissait par tuer son cornac et briser son conditionnement. S’il a été domestiqué, ça n’a pas été sans mal et il restera toujours un animal dangereux à dresser et employer.

Il mange quoi, déjà, mon tigre de monte ?

Et là, on tombe dans le cas jamais arrivé sur Terre, mais imaginons qu’il ait existé des tigres de 700 kg, capables de courir longtemps et porter des charges, bref, des montures sympas. Pourquoi pas ? Mais il y a un souci avec un animal que vous domestiquez, en plus de tous ceux cités ci-dessus. Il faut qu’il mange !

Si nos animaux domestiques, à l’exception notable du chat, on y reviendra, sont soit herbivores ou végétariens, soit omnivores et charognards, ce n’est pas fortuit. Nous avons domestiqué des animaux faciles à nourrir et souvent qu’il était possible de manger. Un tigre adulte mange entre 7 et 50 kg de viande par jour, alors le tigre de monte ci-dessus, je ne veux pas savoir. Or, le souci est de trouver et transporter 7 kg, au minimum, de barbaque par jour ! Bien sûr, on peut imaginer envoyer son tigre de monte chasser. Mais cela implique que son instinct est intact pour cela- c’est le cas des chats en général qui, au fait, n’ont jamais vraiment été domestiqués : c’est un cas typique de collaboration, même si nous les élevons désormais et que la différence parait minime- et qu’il a donc tous ses moyens de chasseur à disposition. Comme nous savons qu’un tigre choppe environ 40 à 70 proies par an, cela veut dire qu’il rentre souvent bredouille. Et il a faim. S’il a conservé son instinct de chasseur intact, tôt ou tard, vous allez devenir pour lui un tas de viande sur pattes. Et si ce n’est pas vous, c’est d’autres humains, ou leurs chevaux, leur bétail, etc. Un chat a besoin de peu de nourriture et attrape bien plus aisément de proies. Il a plus de temps aussi. Il n’est pas forcé de servir de monture. Un tigre de monte a besoin de nourriture. Soit il est domestiqué complètement, et les humains et animaux ne risquent rien, mais vous devez prévoir, allez, avec sa taille, 15-20 kg de viande par jour, soit il sait chasser, mais à un moment ou un autre, il va manger ce qu’il ne fallait pas.

Le cas du chien, omnivore-charognard, est un bon exemple : il mange les restes des humains, et peut tenir la route aussi bien avec de la barbaque, que des végétaux, bien que son régime idéal demande à être carné. Et il mange assez peu, en fait. Il est donc facile de soigner et nourrir un toutou, selon son poids, en échange des services nombreux qu’il peut rendre. L’autre exemple en est le cheval, qui pour être nourri, demande de l’herbe ou du fourrage, choses aisées à trouver en général dans la nature et que l’homme a aussi appris à stocker sans avoir à trop se priver pour ses propres besoins.

Alors que le tigre de monte, ben il bouffe des quantités hallucinantes de viande, et il faut un univers aux paradigmes bien particuliers pour que la viande en question soit en quantité suffisante pour lui permettre de bâfrer tout son saoul. Maintenant… imaginez le même souci pour un dragon de monte de 15 tonnes ?

Bon, on fait comment alors ?

Dans des univers cohérents se voulant réalistes, la meilleure solution des montures fantastiques est de penser à la manière dont elles ont été domestiquées et dont elles se nourrissent. Le dragon omnivore ou mieux, brouteur d’arbres n’est pas si choquant. Et il n’est pas nécessaire qu’il soit exceptionnellement intelligent. En fait, il vaut mieux qu’il ne le soit pas plus qu’un animal domestiqué de notre monde. Les animaux de monte que l’on peut domestiquer ne doivent pas être farouches, peureux à l’excès, ou super-agressifs. Et bien sûr, je vous épargne le cours sur l’anatomie de l’animal qui doit être adapté à tirer une charge ou supporter un cavalier et du chargement, pouvoir se déplacer sur des terrains accidentés et avoir une certaine endurance.

Ensuite, si vraiment vous voulez des tigres de monte, on peut imaginer un paradigme où votre monde fantastique n’a aucun souci à la production de viande. Une agriculture si riche qu’elle permet sans mal l’élevage d’animaux de boucherie en quantité est possible. Mais pas sans avoir une bonne explication, qui implique vraiment de penser une agriculture particulièrement opulente. Reste enfin le recours à toutes les formes de magie possible, et pourquoi pas ? Mais bref, comme vous l’aurez compris, sauf dans un univers de mythes et légendes où on ne se soucie nullement de ces détails triviaux, l’existence de certaines montures fantastiques communes et répandues –même si pas tant que cela- exige beaucoup de travail de contexte si on tient à avoir quelque chose de cohérent.

Pour finir : honnêtement, j’ai eu ce souci, et j’ai dû réfléchir longuement à ce que mangeaient certaines créatures de Loss, pourquoi et comment elles avaient été domestiquées, pour que cela tienne la route. J’aurais aimé m’amuser à intégrer plus encore de montures extraordinaires –il y en a déjà pas mal en fait-, mais j’ai dû me contenir. Dans un monde où les chevaux existent, si d’autres montures existent aussi, elles doivent toutes avoir une valeur ajoutée, en plus de caractères adaptés à leur élevage et leur domestication, pour justifier qu’on les emploie. C’est un de ces cas où l’imaginaire et l’enthousiasme se heurtent aisément, et avec fracas, au mur sans pitié de la crédibilité et de la logique inhérente à un univers qui veut rester cohérent.


Illustration : Master of the Universe, par Boris Vallejo – Musclor sur son tigre de combat/domestique Kringer – (c) 1983 MATTEL

Axelle «Psychée» Bouet

Illustratrice, créatrice et romancière chez Les chants de Loss
Illustratrice et romancière, créatrice de jeu de rôle, geekette impénitente, militante féministe et humaniste, emmerdeuse professionnelle à caractère de chiotte.

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  • Patrice22

    « Une agriculture si riche qu’elle permet sans mal l’élevage d’animaux de boucherie est possible » …Historiquement ça n’a guère été possible avant les années 1840 avec les plantes fourragères (trèfle et betterave fourragère) qui ont permis de cultiver des champs rien que pour nourrir le bétail ; auparavant c’était impensable, les champs servaient à nourrir les humains (plus une parcelle en lin ou chanvre) et les quelques vaches de chaque ferme allaient librement brouter dans les sous-bois, donc il y avait beaucoup moins de bétail… Je dirais donc, en médiéval-fantasy non plus…

  • On parle d’élevage, de domestication, de dressage… mais pas de charme. Qu’en est-il de charmer un tigre ou un dragon juste pour le temps d’un voyage ? À monture exceptionnelle, situation exceptionnelle, ou personnage exceptionnel.
    Je ne peux m’empêcher de penser aux surfeurs qui, contre toute tradition, conseil de prudence, législation et volonté politique, ont les premiers chevauché le dragon argenté (https://fr.wikipedia.org/wiki/Qiantang). Ou n’ont-il fait que voyager clandestinement entre ses écailles, tels de méprisables parasites ?

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