Mort et jeu de rôle

Le MJ met généralement tout en œuvre pour ne pas pourrir une partie avec la mort d’un personnage principal, qu’il soit joueur ou non-joueur. Dans tous les cas, elle se justifie, certains personnages sont indispensables au bon déroulement de l’histoire et il n’est pas concevable de laisser le hasard décider de la vie ou de la mort de l’un d’eux. D’un autre côté, le hasard apporte aussi une grande tension à l’aventure et des joueurs qui ont l’habitude de survivre in-extremis de toutes les situations risquent de perdre goût au risque et sauront que, quelles que soient leurs actions, le MJ trichera et sortira un filet pour sauver la vie de leur personnage.

Histoire de remettre un peu les choses en ordre, rien ne vaut la mort bien amenée d’un PJ ou d’un PNJ important au cours d’une partie, à un moment où la tension est à son comble. La mort d’un personnage, joueur ou non-joueur, peut être facilement acceptée, si celle-ci s’intègre dans la narration globale.

Avis de décès

Pour quelles raison un personnage peut décéder durant la partie ?

  • Lors d’un combat, suite à plusieurs blessures importantes
  • Lors d’une situation périlleuse, suite à un échec sur un jet de compétence
  • Lors d’une situation résultant de très mauvais choix faits par le joueur

Parfois aussi, mais c’est rare :

  • Par la main de l’un de ses compagnons
  • Par la plus pure des bêtises possibles

Bref, la mort d’un personnage peut survenir assez couramment dans une partie, même dans les jeux les moins violents, comme l’Appel de Cthulhu par exemple. Faut-il impérativement toujours sauver la vie de ces personnages ou faut-il au contraire se montrer cruel et impartial ?

Deux postulats sont importants :

  • sans challenge les joueurs vont s’ennuyer, donc, il faut qu’ils prennent des risques et ces risques doivent pouvoir entraîner la mort de leurs personnages
  • si un PNJ échappe trop souvent à un destin funeste, les joueurs auront l’impression qu’ils n’ont pas d’emprise sur la partie, l’ennui s’installera aussi

Donc, vous n’avez pas le choix, il faudra bien parfois exécuter un personnage.

A quelle occasion tuer un personnage ?

C’est sans doute la question la plus complexe… certains dirons qu’il ne faut pas tuer un personnage  avant la fin de la partie, d’autres considéreront que n’importe quelle occasion est bonne à prendre… La mort d’un personnage peut arriver à tout moment et en toute occasion, mais sur ce sujet il faut un minimum toujours bien préparer son coup.

En pleine partie

Un personnage meurt, certes, mais que fait son joueur ? si vous vous laissez aller à des pulsions Westerosiennes, pensez toujours à avoir sous le coude pour une partie quelques personnages pré-tirés qui entrent bien dans le décors… sans ça, il est quasi impossible de créer un nouveau personnage en cours de partie, voire, même si vous êtes vraiment le MJ le plus teigneux qui soit, renvoyez le joueur dans ses pénates… mais ça, c’est quand même pas très cool comme pratique. De même, les personnages pré-tirés doivent être d’un niveau juste un peu plus faible que le groupe, histoire de marquer la différence (le personnage était peut-être expérimenté, celui-ci non…) mais aussi qu’il soit totalement intégré aux lieus et aux événements, un policeman anglais ne tombera pas du ciel dans les égouts parisiens lors d’une partie de l’Appel de Cthulhu.

A bannir : les tables de perso aléatoire, même si ça faire rire dans un premier temps de se retrouver avec un personnage décalé, se retrouver à jouer à Stormbringer avec un mendiant parce que son perso vient de prendre une grosse mandale, ça aide pas non plus le joueur à faire passer la pilule !

Lors d’une scène annexe et inutile de la partie

Dans un combat débile et inutile, on termine blessé même gravement, mais pas entre quatre planches. Non, ne tuez pas un personnage en pleine campagne sur une réussite ou un échec critique dans un bagarre de taverne ! Ça n’apporte rien à l’histoire, mais en plus, ça peut vite pourrir la campagne. La mort d’un personnage joueur doit toujours être un événement important. Par contre, que ce même personnage finisse à poil dans un ruisseau à quelques centaines de mètres de la-dite taverne, sans un sous et sans équipement, là oui ! Après tout, cette bagarre, il l’avait peut-être cherchée !

Par totale inconscience ou … (mais là je pourrais être désagréable)

Si un joueur tombe dans un piège en connaissance de cause ou par pure mégarde et qu’il entraine la mort de son personnage, et bien c’est comme ça, c’est tout… ici dans ce cas, on ne sauve pas le personnage, pour aucune raison. Le joueur a été trop bête pour réaliser cette action sans prendre le temps de se préparer, si le personnage meurt, lavez-vous en les mains. C’est souvent lors des parties de l’Appel de Cthulhu que je rencontre cette situation. Oui, à Donjons & Dragons, j’ai parfois des voleurs niveau 1 qui sortent leurs épées face à des gardes de la cité sur-entraînés… une fois j’ai fait le coup, j’ai fini avec un garde gravement blessé, trois PJ mortellement blessés (oubliés dans le caniveau), un sonné, emprisonné et pendu, et le dernier… il était le plus malin, il a fuit !

Trois règles à suivre

A mon sens, voici trois règles à suivre :

  • Si un personnage doit mourir, il meurt
  • Si un personnage ne devrait pas mourir, il n’est que gravement blessé mais il est « réduit » : perte d’équipement, blessure grave incapacitant pour quelques temps…
  • Si un personnage ne doit pas mourir, il est simplement à terre, inconscient et, une fois soigné après la scène d’action, il pourra revenir en pleine forme

Dans tous les cas, la mort d’un personnage joueur doit être un événement important de la partie.

Accompagner la mort d’un PJ

Encore un élément important, si un personnage joueur meurt, je trouve ridicule les danses de la victoire que peuvent faire certains MJ. Vous n’êtes pas là pour mettre sur la tronche aux personnages de vos joueurs ! Dans un jeu héroïque, la mort d’un PJ devrait être un moment important, comme la mort d’un personnage principal dans un roman ou une série. Imaginez la tête de vos joueurs si, lors d’une partie suivante à la cours du roi machin, un barde conte la légende du défunt, dépeignant sa vie comme une suite d’aventures trépidantes…

De même, il y a une règle que j’ai toujours trouvée sympathique dans Feng Shui : si un PJ meurt, son joueur a le droit de prendre quelques minutes pour décrire la fin de son personnage… ça s’est fait, une fois dans les règles de l’art, où nous avons baissé les lumières, le joueur nous a mis un fond musical triste, et il nous a sorti une petite tirade improvisée pour la mort de son personnage, vraiment digne des plus grands films d’actions… ça, c’est une fin mémorable pour un PJ.

Déchirer la fiche du perso avec un rire sadique ? Ça risque de finir en fin miteuse pour le MJ… Bref, rappelez-vous toujours, laissez un moment au joueur pour lui permettre un dernier roleplay avec son personnage, après tout, quand Jon Snow se fait poignarder, la caméra reste sur lui pendant un long moment non ?

Mort et jets de dés, plusieurs façons de l’éviter

Je ne saurais trop rappeler le grand maître du donjon : « Les dés ne servent qu’à faire du bruit derrière le paravent« . Le maître de jeu est le seul maître à bord, et de ce fait, vous ne devez pas laisser un jet de dés décider ou non de la mort d’un personnage. Dons, si vous décidez qu’un personnage ne devrait pas mourir à ce moment, voici plusieurs pistes.

Tricher n’est pas jouer

Ce point est très complexe à mettre en œuvre, puisqu’on insiste le fait que tricher pour sauver un personnage est normal et banal, alors, pourquoi jeter les dés ? Pour moi, le jeu de rôles sans dés reste un gros cliché : dans ce cas, pas de hasard, s’il n’y a plus de hasard, il n’y a aucune prise de risques, tout est calculé. Si vous jouez trop avec le hasard en interprétant les résultats pour arriver à la situation qui vous arrange, vous risquez de beaucoup trop avantager les joueurs : ils auront conscience qu’en combat, quoiqu’il arrive, ils survivront, que le gros méchant est invincible tant que l’aventure n’est pas terminée… bref, l’amusement va redescendre vite. D’un autre côté, la mort sur un jet de dé raté d’un joueur ne peut pas être facilement évitée et trichée, donc, tout le hasard ne peut pas être maîtrisé de cette façon.

Les jeux à points de « survie »

Les points de destin de Warhammer permettent de sauver un personnage d’un coup fatal, et il existe de nombreux jeux où il est possible de se sauver grâce à un point de règle. Dans ce cas, il ne faut pas montrer la moindre compassion en combat. Si un coup est fatal, il l’est, le joueur a un moyen de survivre et de gérer cette survie. Si le joueur n’a plus de points de destin, c’est fini, il ne faut pas pour autant  changer la règle et tricher à partir de ce moment.

Handicaper, mutiler … mais ne pas tuer

Autre solution, plutôt que de tricher pour éviter la mort prématurée du groupe, vous pouvez aussi mettre un personnage gravement sur le carreau… Jaime Lannister perd bien sa main droite après avoir été fait prisonnier, pourquoi ne pas faire la même chose avec un personnage ? La perte de points de caractéristiques ou un malus constant à certaines actions peut être un bon moyen pour marquer un personnage. Sans aller jusque là, la perte d’un objet précieux comme une arme magique rare, un grimoire… peut aussi être une bonne compensation pour garder la vie sauve.

Mort et survie des PNJ

Ici, c’est déjà plus délicat, car c’est une très grosse source de frustration pour les PJ. Lors d’un combat, si un joueur explose votre PNJ fétiche, sa némesis ou le gros monstre unique d’un univers, ça arrive, et tenter de tricher pour la faire survivre sera une pilule très difficile à faire avaler aux personnages. Il va falloir donc être très vigilent sur les informations dont les personnages disposent sur un PNJ ou une créature.

Quelques règles de base à respecter :

  • Ne jamais indiquer le nombre de points de vie de l’adversaire… sinon dans les 10 secondes un joueur va compter
  • Ne jamais indiquer combien de points de vie subit l’adversaire sur une blessure reçue… quelque soit le jeu, la réduction des dommages, les points d’armures… bref, gardez ces informations secrètes
  • Ne jamais indiquer les capacités de soin d’un adversaire : régénération, … c’est peut être ça qui pourra le sauver

Si vous choisissez de faire survivre un PNJ à une rencontre qui devait normalement se solder par la mort de celui-ci, faites en sorte qu’il ne réapparaisse pas de l’aventure. Dans une campagne c’est très simple, pour un one-shot, c’est plus dur… en gros, si un PNJ meurt et que vous le sauvez, vous lui infligez les mêmes contraintes qu’à un personnage joueur (perte d’un objet, blessure grave ou que sais-je encore…), et il réapparaîtra plus tard. Si il n’y a aucun intérêt à le faire réapparaître, laissez les PJ gagner.

Quand un PJ tue un autre PJ

Dans les MMORPG, il existe souvent une option « PvP » à activer ou désactiver pour autoriser ou non les combats joueurs contre joueurs… à une table de jeux de rôles, vous ne pouvez pas dire que les dommages entre joueurs sont annulés. Si un joueur décide d’attaquer le personnage d’un autre joueur ou s’il le touche par maladresse (ce qui arrive finalement trop souvent…), c’est assez difficile de jouer au « tu as frôlé la mort ». Par exemple, à Cthulhu, un joueur fait une maladresse avec une arme à feu pour tenter d’éliminer un profond qui lacère un autre personnage joueur à terre. Déjà l’action n’est pas une grande idée, mais en plus, on se retrouve avec une maladresse : paf, le coup part et touche le personnage joueur. Le joueur lance les dés, et il fait un score énorme. Dommage pour son compagnon, vous ne pouvez ni tricher sur l’attaquant, ni sur le défenseur… vous n’avez pas le choix… mais rassurez vous, le joueur qui a perdu son personnage ne vous en voudra pas…. enfin pas à vous !

Là, reste à voir entre les joueurs ce qui peut se faire. Une blessure grave et hop, le PJ est presque dans le coma, l’autre devrait se sentir assez mal à l’aise avec cette histoire et s’en vouloir un peu. Par contre si l’attaque était volontaire et que deux PJ veulent se battre, là, c’est plus difficile d’arbitrer : n’arbitrez pas, laissez les joueurs s’entre-poutrer… à la limite, à la prochaine partie, ne prévoyez qu’une arène, et laissez les se foutre sur la tronche… s’ils aiment ça… Ou à la limite, vous leur laissez le bestiaire et vous allez vous trouver des vrais joueurs ailleurs.

Dans la variante, vous avez aussi l’anéantissement total du personnage d’un joueur relou par les autres joueurs… Ça aussi, n’arbitrez pas. Vous vous rendrez compte après coup vous même que la suite de partie sera plus sympa.

Quand la mort s’invite à la table…

Bon, pour terminer, j’insiste : faire planer l’ombre de la mort au dessus de la table est indispensable. Je me répèterai une dernière fois : si les joueurs ont l’impression que leurs personnages deviennent invulnérables, l’intérêt pour le jeu en lui même redescendra, l’ennui s’installera, surtout si l’univers devrait être sanglant ou brutal.


Illustration : La Mort chevauchant sur son destrier… Les anales du Disque Monde de Terry Pratchett

Laurent Gärtner

Rôliste depuis plus de 25 ans, j'ai découvert le jeu de rôle à l'époque où L'Œil Noir se vendait en librairie, où Casus Belli publiait SimulacreS et Laelith et où les figurines Ral Partha se vendaient à 10f. Depuis, je suis maître sur de très nombreux jeux, aussi bien du classique comme RoleMaster, L'Appel de Cthulhu ou Donjons & Dragons 3.5, ou sur des jeux un peu plus confidentiels comme Cobra, Feng Shui...

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