Retour vers… les années 80

Depuis quelque temps, les financements participatifs s’enchaînent sur des jeux qui pourraient nous donner l’impression de feuilleté le catalogue de Jeux Descartes des années 80. Je vous propose un aperçu de ce que nous réserve ce retour 30 ans avant et quelques réflexions personnelles à ce sujet. Bon, mes années 80 ratissent jusqu’au début des années 90, je n’ai pas placé une limite temporelle très précise.

Les années 80 en jeu de rôle

Je ne vais pas m’étendre à nouveau sur les jeux des années 80, beaucoup l’on fait, moi aussi (les jeux de rôles français des années 80), mais j’ajouterai juste quelques mots.

Cette époque regorge de productions originales et marquantes. Nous vivions une époque charnière entre la création du concept du jeu de rôle dans les années 70 et l’arrivée de Vampire la Mascarade. L’arrivée du jeu de White Wolf va devenir, à mon sens, une nouvelle rupture dans l’histoire du jeu de rôle.

Les couvertures de D&D de 1974 à 1989
Les couvertures de D&D de 1974 à 1989

Chez nous, en 1980, l’industrie du jeu de rôle débute. Les éditeurs enchaînent les traductions de manuels de grands éditeurs étrangers et se lancent timidement dans production locale… De même, je vous renvoie à un article de Pierre Rosenthal qui date d’une petite trentaine d’années et que nous avons exhumé il y a peu de temps.

Dans les années 80, nous sommes passé des clones de D&D partageant les mêmes concepts à des jeux intégrant l’univers dans leur système. Alors attention, je ne suis pas là pour parler game design et adaptation de l’univers aux mécaniques de jeux, mais à cette époque, nous commençons à voir que les auteurs prennent des distances avec le jeu « générique » pour teinter profondément le jeu d’un univers original ou tiré d’une œuvre. Et à cette époque tout était à faire, car peu de choses avaient déjà été explorées !

In Nomine Satanis / Magna Veritas
In Nomine Satanis / Magna Veritas, première édition

Pourtant, la plupart de ces jeux ne sont vraiment arrivés en France que sur la seconde partie, voire la fin des années 80. Même si Paranoïa est sorti en 1984, la version française pointera le bout de son nez dans le catalogue de Descartes qu’en 1986. Internet n’était pas là pour permettre à tous de découvrir tout ce que proposait West End Games et les autres grands éditeurs US, mais le magazine Casus Belli relayait des news, des tests et des critiques sur de nombreux jeux qui n’apparaissaient que bien plus tard en boutiques.

Le rôliste des années 80 a donc baigné dans tous ces noms de jeux et s’est sans doute initié avec l’un d’eux. Un souvenir nostalgique revient généralement lorsque leurs noms sont évoqués, alors qu’un grand nombre d’entre eux sont indisponibles depuis bien longtemps et s’échangent à prix déraisonnables sur le marché de l’occasion. Essayez donc de trouver La méthode du docteur Chestel (Les presses du midi 1991) ou encore Torg (WEG 1990) de nos jours !

La boîte de TORG (1990) et son écran
La boîte de TORG (1990) et son écran

L’Œil Noir de Schmidt (1984) initiera un grand nombre de joueurs des années 80, mais c’est sans compter Star Wars D6 de West End Games (1987). Face à plusieurs jeux à succès comme les deux précédents, beaucoup sont introuvables aujourd’hui du fait de leur échec commercial : L’Ultime Épreuve de Jeux Actuels (1983) ou encore Animonde de Croc (1988).

Pourquoi rééditer un jeu des années 80 ?

Beaucoup de nouveaux thèmes ont été explorés, des univers totalement inédits et nouveaux (Paranoïa vous proposait de vivre au service d’un ordinateur bienveillant dans une ambiance entre l’Âge de Crystal et Brazil) ou des adaptations d’œuvres célèbres (JRTMJames Bond…). Mais le Monde des Ténèbres a fait oublier nombre d’entre eux, si bien qu’au milieu des années 90, beaucoup de jeux n’ont pas été réédités et disparurent dans l’indifférence générale.

Jouer sur la nostalgie des plus anciens ?

Une réédition des années 80 s’adresse d’abord aux vieux de la vieille qui, aux alentours de la quarantaine, souhaiterais compter à leurs enfants comme c’était tellement bien le jeu de rôle avant que l’on s’écharde sur des questions de narrativismes ou d’OSR.

Clairement, quand un éditeur propose une réédition de L’Œil Noir dans une présentation rappelant le contenu de la boîte du jeu d’initiation des années 80, il ne s’adresse pas aux petits nouveaux qui veulent découvrir le jeu de rôle… mais à son papa !

L'Oeil Noir, la boîte des années 80
L’Oeil Noir, la boîte des années 80
L'Oeil Noir, 30 ans après... mais l'écran est toujours le même !
L’Oeil Noir, 30 ans après… mais l’écran est toujours le même !

Eh oui, car, clairement la cible, c’est nous, joueurs qui avons commencé le jeu de rôle avec tous ces noms, à nous qui souhaitons retrouver nos souvenirs d’antan en jouant avec un jeu à côté duquel nous étions passés ! Oui, je regrette sur cette période de ne pas m’être intéressé au jeu Paranoïa ou encore de n’avoir eu la chance de trouver un exemplaire du Rêve de Dragon version NEF (deux livrets habillement glissé dans un écran).

Rêve de dragon, première édition
Rêve de dragon, première édition, les deux livrets regroupés dans l’écran du jeu… astucieux pour l’époque 🙂

Faire découvrir aux nouveaux des jeux et univers d’autrefois ?

Certains jeux sont toutefois regrettés pas seulement pour les souvenirs qu’ils procurent, mais aussi parce peu de jeux moderne, voir aucun, ne propose à nouveau ce thème et cette ambiance. Dans le rayon des jeux d’espionnages, James Bond de Victory Games (1983) manque à l’appel depuis 1992. Une ambiance très proche de l’œuvre d’origine, du fan-service à tous les étages (description des gadgets, des personnages des films…) et un système de jeu très élégant offrent aux joueurs tout ce qu’il faut pour devenir un futur agent double-zéro. Quel jeu depuis est digne de faire jouer des aventures de la trempe de celles du célèbre espion du MI6 ?

Autre absence très remarquée, depuis 2000, la célèbre cité mythique et mystique de Laelith ne vit que sur des sites Internet de fans. Création du magazine Casus Belli au beau milieu des années 80, toutes les ressources furent compilées dans un hors série (n° 2 en 1991) pour permettre de découvrir la cité avec tout jeu médiéval fantastique. En 2000, une version Laelith, 20 ans après, proposait aux joueurs de fouler à nouveau les pavés et les échelles de la cité. Mais depuis… plus rien. Depuis début 2016, Black Book Edition a annoncé un retour de la cité dans une version augmentée et réactualisée. Les nouveaux joueurs pourront-ils ainsi découvrir la magie de ce lieux ?

Laelith, 20 ans avant et 20 ans après
Laelith, 20 ans avant et 20 ans après

Quel succès ?

La première tentative d’un Raise Dead sur un jeu des années 80 a été réalisée par l’éditeur du même nom avec In Nomine Satanis/Magna Veritas : Génération Perdue en 2015. Chez Black Book Edition, les différents retours d’entre les morts ont visiblement bien marché, que ce soit pour L’Œil Noir ou encore Laelith. Ce dernier a d’ailleurs été financé le soir de sa sortie !

Pour Paranoïa, ce coup-ci chez Sans Détour, même réussite ! Le financement a été ouvert à 20h le 16 novembre 2016… et les 10 000 € pour financer le jeu ont été réunis seulement quelques heures après.

La nostalgie des années 80 fonctionne visiblement bien, le panier moyen sur ce genre de financement tourne aux alentours de 160 € par acheteur (d’après les statistiques des financements participatifs de INS/MV, L’Œil Noir et Laelith arrêté au 17/11/2016).

Dans les cartons, l’année 2017 semble nous réserver un appel à financement participatif pour Bitume, le jeu post-apo-humoristique de Croc, pour Maléfices et d’autres dont les noms ne ne me viennent pas tout de suite en tête. Sur sa page Facebook, Didier Guiserix tease de temps à autre quelques nouvelles sur Mega Next, une nouvelle version du célèbre jeu des messagers galactiques.

Mais ça ne marche pas à tous les coups

Repartir dans les traces d’un vieux succès des années 80 n’est pas si simple, le public attends beaucoup de ce retour !

Même si sa campagne de financement a très bien marché, le public a très vivement critiqué la nouvelle version de INS/MV, allant jusqu’à les revendre d’occasion quelque temps après les avoir acquis.

Ce problème pourrait survenir sur L’Œil Noir, jouer sur le revival années 80 c’est bien, mais ce jeu a continué à vivre en Allemagne chez ses éditeurs successifs et le joueur des années 80 qui s’attendais à avoir exactement le même jeu risque d’être fort déçu… en 30 ans, ce jeu a évolué, le monde aussi.

Et sans doute les mêmes questions peuvent se poser avec Paranoïa qui reprend l’édition la plus récente publiée en 2012 par Mongoose qui a fait évoluer le monde d’origine de quelques décennies en prenant en compte toute l’avancée technologique. Et d’un autre côté, Laelith qui a toujours laissé énormément de liberté aux maîtres de jeux (106 pages pour le HS2 et 98 pages pour le 20 ans après) risque de devenir plus rigide dans un format de plus de 400 pages…

Craquerez-vous ?

Pour l’instant, l’offre des jeux revenant années 80 reste limitée à des jeux ou suppléments que j’ai encore dans mes rayonnages. Je n’ai pas encore cédé, peut-être que je me déciderai à leurs sorties définitives. Franchement, je pense que l’échec d’une telle campagne de financement est improbable au vu l’engouement des rôlistes pour ces jeux. Ces nouvelles éditions arriveront sans trop de risque en boutique : les campagnes cités juste avant en sont la preuve.

Pour l’instant, j’attends avec impatience que quelqu’un ressorte des cartons Rêve de Dragons, James Bond ou encore Hurlements. Après, la question reste toujours la même, faut-il ou pas changer d’édition alors qu’on dispose d’une tripoté de supplément, certes d’antan, et d’une campagne en cours ?

Pour quelques liens de plus

  • Un site ultra-documenté sur Laelith : http://www.aidedd.org
  • Le forum Rêve d’Ailleurs propose de nombreux jeux de rôle des années 80/90 non réédités en téléchargement gratuit et avec l’accord de leurs auteurs/éditeurs.

Crédits photographiques : photographies personnelles

Laurent Gärtner

Rôliste depuis plus de 25 ans, j'ai découvert le jeu de rôle à l'époque où L'Œil Noir se vendait en librairie, où Casus Belli publiait SimulacreS et Laelith et où les figurines Ral Partha se vendaient à 10f.

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